Ils étaient deux. Ils vivaient dans des villes différentes, dans des pays différents, dans des continents différents. Chacun était, comme le clame Aragon, Berger des longs désirs et des songes brisés… là où le destin de notre siècle saigne.

Ils avaient des rêves, des idéaux, des espoirs. Qui furent brisés. Qui furent écrasés. Par la folie de stratèges assoiffés de pouvoir, par la démence de cruels généraux, par l’ambition de colonels insensibles. 

J’aime à penser que, parfois, le musicien anarchiste grec, entre une chanson populaire, une musique de film, le carnet d’un opéra, s’émouvait aux mots venus du bout du monde, écrits dans une autre langue que la sienne mais qui clamaient la même souffrance, la même rébellion. Et j’aime à imaginer que, de temps à autre, entre ses fonctions de sénateur ou d’ambassadeur, entre l’écriture de deux textes, le poète communiste chilien vibrait aux notes qui avaient traversé l’océan pour s’échouer sur une même mélancolie, sur une même révolte. Parce que les guerres civiles sont les mêmes partout. Parce que les dictatures sont les mêmes partout. Parce que partout elles font vaciller les familles et les amitiés. Parce que partout elles enferment, cadenassent, torturent. Parce que partout elles engendrent la clandestinité et la terreur. 

Mais quelquefois des femmes se lèvent, quelquefois des hommes se dressent. Et clament au monde le chant de l’oiseau, le bruissement de l’olivier, la douceur d’une épaule nue. Ces femmes et ces hommes sont tour à tour craints, encensés, bannis, aimés, au rythme des régimes politiques et de l’idéologie dominante. 

Les deux hommes connaissent la prison, la déportation, l’humiliation, les coups. Mais leurs voix s’élèvent, plus fortes, plus tenaces, toujours plus belles. Sublimes et ensorcelantes, elles chantent le quotidien et l’espoir, l’aurore et la paix. Et ces voix sont reconnues un peu partout dans le monde. Des musiciens célèbres, Messiaen, Chostakovitch, Bernstein, des écrivains de renom, des hommes politiques se démènent pour que Mikis Theodorakis puisse quitter son pays lorsque, après le coup d’état des colonels en 1967, la démocratie s’éteint. Le jury du Nobel, en 1971, choisit Pablo Neruda pour son prix prestigieux.  

Et quand, à ce moment, le musicien grec de 45 ans se retrouve en exil en France avec ses souvenirs d’emprisonnement, son corps tatoué par les coups, ses poumons meurtris par la tuberculose contractée à Makronissos et qu’il rencontre le poète chilien malade, qui mourra de façon suspecte deux ans plus tard, dans les jours qui suivirent le coup d’état de Pinochet, les notes s’inscrivent sur les mots, les phrases se mettent à danser, la musique rejoint la poésie pour que la beauté triomphe de l’horreur et de l’inhumanité. Les notes de Theodorakis et les mots de Neruda s’envolèrent, se perdirent, s’égarèrent, se retrouvèrent au-delà des lieux, au-delà des années, pour éclater aujourd’hui pour nous dans l’oratorio Canto General. Et ces notes et ces mots hurlent que, plus forts que les ombres et les blessures, vivent toujours l’espoir, la dignité, la liberté.      

 

 

Ils furent clandestins, prisonniers, parias, isolés, exilés. 

Ils furent humiliés, torturés, malades, abattus, terrassés.

Mais, plus forte que leur désespoir, plus résistante que leur tristesse, plus tenace que leur peur, une certitude les tenait en vie. Un printemps secret frémissait et, dans l’ombre de la terreur, poussait une fleur silencieuse, une rose clandestine. 

Ils voyaient se fissurer les parois de leur cellule, s’écrouler les tours austères, se lézarder les murs de leur prison. Et, dans les brèches ouvertes par le peuple, dans les brèches élargies par les bûcherons et les charpentiers de la liberté, la rose se faufila, grandit, éclata, et jamais ses pétales ne fanèrent, et jamais la mort ne put l’atteindre.

Elle fleurit encore aujourd’hui, dans les notes, dans les mots.

A jamais éclatante, à jamais belle, à jamais libre.

 

Marie-Bernadette Mars. Septembre et octobre 2023. Introduction et finale au Canto General de Pablo Neruda, musique de Mikis Theodorakis. 

Pour les chorales La Tournerie de Libramont, L'amitié et la chorale de l'Académie d'Arlon. Libramont, Arlon, Rouvroy.

 

 

 

 

 

 

Marie-Bernadette Mars

marsbernadette@hotmail.com